DE L’INTUITION COMME POINT DE DEPART DE GRANDES ET BELLES DECOUVERTES !

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Henri Schliemann, au XIXè siècle 

En décembre 1877, Schliemann expose son trésor à Londres, exposition qui remporte un vif succès, malgré les erreurs de datation. Ses trouvailles ne sont pas contemporaines de la date présumée de la chute de Troie (vers 1250 av. J.-C.) mais antérieures d’un bon millénaire !

Sauf que ses erreurs vont conduire Schliemann à s’adjoindre un scientifique dont la réputation n’est plus à faire, en la personne de Wilhelm Dörpfeld.
Celui-ci l’accompagnera désormais dans toutes ses fouilles. Et face à cet éminent savant, Schliemann accepte de se déjuger : le prétendu « trésor de Priam » pourrait n’être qu’un ensemble hétéroclite composé de trouvailles faites en plusieurs points du site, durant les mois de mars et d’avril 1873.

Dans les pas d’Agamemnon

Dès février 1874, Schliemann commence de nouvelles fouilles, à Mycènes. En s’inspirant de lectures des textes antiques et en accordant du credit aux poèmes homériques qui décrivent une Mycènes « riche en or » , Henri suit les traces d’Agamemnon.

Sa curiosité est tout particulièrement attisée par un passage sur les monuments funéraires et il propose donc de chercher les sépultures royales aux abords de la « porte des Lionnes », dans le périmètre de l’Acropole et non l’extérieur, comme on le croyait.

Les réactions sont immédiates, tant de part des philologues que de celle des journalistes. A la demande de la presse grecque, tous les travaux sont surveillés par le préfet de Nauplie, sur ordre du ministre puis arrêtés.
Schliemann devra faire appel à tous ses amis influents pour que les travaux reprennent après deux années d’arrêt.

Contre neuf mille drachmes offerts la Société archéologique, la Tour Franque, le symbole de l’occupation turque, qui se dresse sur l’Acropole, est démolie. Par ce gage au soutien de la liberté grecque, Schliemann obtient l’autorisation de faire de nouvelles fouilles auxquelles participe sa femme.

Ces travaux (août à décembre 1876) se déroulent sous l’égide de la Société archéologique et sous le contrôle d’un jeune archéologue grec, Panayotis Stamatakis.

Elles se déroulent dans un climat houleux. Méthodes et objectifs sont critiques. Pourtant, la découverte d’un cercle funéraire, situé à l’intérieur de la citadelle, fait taire toutes ces critiques. Lorsque sortent les cinq masques d’or des cinq tombes à fosses qu’il a ouvertes, Schliemann est sûr d’être face à ceux d’Agamemnon.

Ces trésors rejoignent vite le musée archéologique athénien et les visiteurs affluent de toute part.

Une fois de plus, Henri Schliemann se trompe en assimilant tous ces héros exhumés aux guerriers mycéniens. En effet, le rituel funéraire que révèlent ces sépultures est celui de l’inhumation. Il ne correspond pas aux pratiques funéraires décrites par Homère où les héros étaient brûlés sur des bûchers après leur mort.

D’autres chantiers, un peu moins spectaculaires, attendent ce pionnier de l’archéologie moderne : Ithaque, Orchomène ou les Thermopyles, en 1883, et Marathon, en 1884.
Henri Schliemann reprend ses voyages en Amérique centrale et à Cuba puis il visite l’Égypte, où il rêve de retrouver le tombeau d’Alexandre le Grand, à Alexandrie. C’est durant ces voyages que Schliemann confie à l’architecte Ziller, un maître de l’architecture néo-classique, la réalisation de sa demeure, surnommée L’Illion Mélathron, résidence athénienne aux sols recouverts de mosaïque représentant, dans le vestibule, des bijoux mycéniens. Sur les murs recouverts de marbre, sont écrits des vers d’Homère en lettres rutilantes d’or…

À cette époque, Schliemann est au sommet de sa gloire. Il est reçu et fêté dans toute l’Europe. De sa fortune, évaluée à trois cent mille livres, il en dépense annuellement à peu près la moitié, dont la majeure partie pour ses recherches archéologiques. Cependant Schliemann demeure un personnage controversé et jalousé. Sa richesse suscite la méfiance quant à l’origine de ses trouvailles, soupçonnées d’être des faux ou des achats déguisés. Il est également contesté par les universitaires qui n’acceptent ni ses origines, ni son parcours intellectuel hors normes. C’est sans doute pour toutes ces raisons que Schliemann préfère publier ses travaux dans la tribune des grands journaux plutôt que dans les revues spécialisées.

Malgré tout, le 7 juillet 1881, Henri Schliemann devient citoyen d’honneur de la ville de Berlin et offre au peuple allemand toute sa collection troyenne, jusqu’alors exposée à Londres.

Les « trouvailles » de Schliemann

En 1884, Schliemann reprend avec Dörpfeld les fouilles du palais de Tirynthe, en Argolide, commencées en 1876 puis délaissées au profit de Mycènes. Au bout de quelques semaines, ils trouvent le premier exemple d’un très authentique palais mycénien.

Une fois encore, cette découverte est controversée : on accuse l’archéologue d’avoir pris des vestiges de l’époque byzantine pour un palais du IIè millénaire avant notre ère !

À l’issue de toutes ces fouilles, Henri Schliemann rédige un livre intitulé Tyrinthe, publié simultanément en allemand, en anglais et en français, et qui est un événement dans l’édition archéologique.
La préface est signée de E. Adler, ancien professeur et beau-père de Dörpfeld qui écrit lui-même deux gros chapitres : l’un sur les constructions et l’aménagement du palais mycénien et l’autre sur les fouilles.
Schliemann, quant à lui, a dressé le catalogue des trouvailles les plus anciennes et retracé l’histoire des sites qu’il a fouillés.
C’est ensuite en Crète qu’il se rend. Schliemann souhaite fouiller les palais préhistoriques des rois de Cnossos et ce, une semaine seulement et avec une centaine d’hommes. Mais ce projet n’aboutira pas.
Devant les prétentions des propriétaires des terrains, justifiées selon eux par la présence de deux mille cinq cents oliviers, Schliemann refuse le marché.

Le palais de Minos lui échappe et sa découverte reviendra, plus tard, à sir Arthur Evans.

En 1885, Henri Schliemann dirige un travail collectif, bâti à l’image d’une marqueterie. Cet ensemble composite, d’un millier de pages, édité en langue française, s’ouvre sur un essai auto-biographique et brosse une histoire des sept établissements que Schliemann dénombre à Hissarlik. Mêlant lettres, rapports et analyses rédigés par cinq auteurs, il aborde autant de sujets sur Troie et toute sa région.
Ce plaidoyer moderne pour une archéologie scientifique fait appel à des spécialistes dans de nombreux domaines : chimie, médecine, géographie, botanique ou encore géologie.
Pourtant la publication de cet ouvrage ne fait pas oublier l’archéologue sa passion des affaires.
Fort inquiet de l’émancipation très prochaine des esclaves Cuba, il s’y rend en 1886 pour gérer ses propriétés de canne à sucre. Toujours pour affaires, il se rend à Paris, Berlin et Londres. C’est dans cette ville qu’il répond à ceux qui l’accusent d’avoir enseveli l’ancienne muraille de Tyrinthe sous les déblais de ses fouilles et qu’il reconnaît s’être trompé sur le caractère antique du site.

Pour l’amour… de Cléopâtre

Voyageur infatigable, Schliemann part ensuite pour l’Égypte ou il remonte, seul, le Nil jusqu’à Louxor.
Lectures d’ouvrages scientifiques, longues promenades, flâneries sont ses principales occupations. Cela ne l’empêche cependant pas de rêver à Cléopâtre et Alexandre et de chercher des points de rencontre entre le monde égéen et la civilisation égyptienne.

En 1887, après avoir reçu l’autorisation de fouiller dans le Péloponèse, à Pylos, il retourne en Egypte. C’est en fevrier 1888, à Alexandrie qu’il pense avoir mis au jour le palais de Cléopâtre. Son aveuglement le pousse même à une falsification : il exhibe un portrait en marbre de Cléopâtre, sans doute acheté et non trouvé sur le site comme il le prétend, et qui, en fait, représente Corinne, la rivale du très célèbre poète grec Pindare !

Henri Schliemann poursuit ses voyages sur le Nil puis à Thèbes et retourne à Athènes en juin 1888. Notre archéologue est persuadé que l’Égypte peut livrer, à qui saura l’interroger, le secret des énigmes grecques. De plus, il pense que les règnes des pharaons vont lui fournir un cadre chronologique sûr pour les objets grecs ensevelis dans leurs sépultures.

Troie renaît de ses cendres

Les contradicteurs de Schliemann, et plus particulièrement, Ernest Boetticher, un officier d’artillerie en retraite, multiplient les livres et les brochures pour démontrer le caractère exclusivement funéraire de la colline d’Hissarlik.

Et le congrès d’anthropologie qui se tient à Paris, en 1889, réserve, d’ailleurs, un bon accueil à Boetticher.
Sa thèse est reprise par le conservateur du musée de Saint-Germain-en-Laye, Salomon Reinach, dans Chronique d’Orient, de La Revue archéologique.

Schliemann réagit très rapidement et organise sa défense. Tout d’abord, il confie à un universitaire, le docteur Carl Schuchhardt, la rédaction d’un ouvrage retraçant l’histoire de ses fouilles et de ses trouvailles.
Puis, sur le terrain, il organise un congrès à Troie, où il convie son détracteur.

En présence de Dörpfeld, il reçoit donc Boetticher à Hissarlik, ainsi que des témoins : un universitaire viennois de l’académie des Beaux-arts, Niemann, et un officier du roi de Prusse, Steffen. Bien que Boetticher reparte sans avoir été convaincu, à l’issue de ce premier colloque, Schliemann se voit accorder un nouveau permis de fouilles par le directeur des antiquités turques.

Lors du second congrès de Troie, réunissant plusieurs spécialistes, une déclaration appuyant les opinions de Schliemann contre celles de Boetticher est publiée et largement diffusée.
Sur ce chantier, l’un des objectifs de Schliemann est de nettoyer les vestiges du second établissement historique d’Hissarlik, appelé Pole If, celui qu’il pense être la cité d’Homère. L’autre objectif est d’engager de nouvelles fouilles hors des remparts de Troie II.

Mais c’est Dörpfeld qui va faire une découverte importante : il s’agit des fondations d’une salle rectangulaire pourvue d’un foyer central. Ce niveau désigne un nouvel établissement historique, appelé Troie VI.
La découverte permet à Dörpfeld de pouvoir dater cette sixième couche et d’infirmer les thèses de son ami. Effectivement, le type de céramique présent dans cette sixième couche troyenne et dans toutes les sépultures mycéniennes établit le synchronisme entre Troie VI et le cercle funéraire de Mycènes.

La Troie II où Henri Schliemann avait retrouvé le fameux « trésor de Priam » est, en fait, beaucoup plus ancienne et ne pouvait donc pas être la ville d’Hélène !

La fin du rêve

Et si c’est à contrecœur qu’Henri Schliemann admet son erreur, cela ne l’empêche pas de projeter de nouvelles recherches.
Nous sommes alors en 1890. Âgé de soixante-huit ans, Schliemann souffre d’intolérables maux d’oreilles. Il se fait opérer. Cependant ses douleurs persistent et finissent par le rendre sourd. Il veut alors rentrer en Grèce mais, avant cela, il souhaite revoir Pompéi pour la dernière fois. Le 26 décembre 1890, au Grand Hôtel de Naples, Schliemann est pris d’un violent malaise, auquel il finit par succomber. Ses obsèques ont lieu à Athènes, le 4 janvier 1891, en présence d’une foule considérable et de nombreuses personnalités : le roi de Grèce, le Premier ministre, l’ambassadeur des États-Unis et une multitude de savants étrangers venus lui rendre hommage. Le tombeau d’Henri Schliemann se trouve sur un site choisi par l’archéologue pour son paysage magnifique. On peut admirer son monument funéraire au premier cimetière d’Athènes.

Malgré ce décès, Dörpfeld va très activement poursuivre l’oeuvre d’Henri Schliemann.
Selon lui, Troie compte neuf époques successives et c’est Troie VI qui était la cité du célèbre Homère, et qui fut détruite par les soldats d’Agamemnon aux environs de 1250 avant J.-C.

Mais si Schliemann était controversé, Dörpfeld l’est également. Carl Begen, un archéologue américain, étaye une toute autre thèse. Lors de ses fouilles, en 1932, celui-ci acquiert la certitude que Troie VI fut détruite par un tremblement de terre, la ville victime d’Agamemnon étant Troie VII.
Interprétation encore bien fragile ! Peut-on dire, comme l’écrit l’historien anglais Finley, que « la guerre de Troie d’Homère doit être retranchée de l’histoire de la Grèce ; cette épopée homérique est une invention poétique, recréant un passé exemplaire » ?
Malgré tout, depuis 1984, les fouilles, conduites par une équipe de l’université de Tubingen, assurent qu’Illion se trouvait bien sur la colline d’Hissarlik mais qu’il ne s’agissait que de la citadelle, tels que le prouvent les vestiges d’un rempart repérés à quatre cents mètres au sud de la zone explorée par Henri Schliemann. Des premières fouilles qui ont été entreprises par Schliemann jusqu’à celles d’aujourd’hui, une une conclusion semble s’imposer : l’Histoire de Troie est bien plus complexe qu’on ne l’a imaginé.
Et si Henri Schliemann est un archéologue très contesté, il n’en demeure pas moins un précurseur en matière de fouilles, un maître de la prospection et de l’intuition.
Curieux et passionné, Schliemann aura consacré son existence entière à la poursuite d’un seul et unique rêve : ressusciter le monde d’Homère.
Il reste d’autres cas, et nous y reviendrons avec Gergovie (ça nous changera d’Alésia).

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